La projection : de l’erreur du débutant aux applications thérapeutiques (2)

projection

-INTRODUCTION-

Dans le premier article de cette série sur la projection, nous avons pris le temps de faire un rapide tour d’horizon de cette notion. Rappelez-vous, nous finissions sur une note plutôt maussade en constatant les effets dévastateurs que peuvent avoir les projections du thérapeute. La grande question qui se pose alors est de savoir si l’on peut apprivoiser ce mécanisme pour en faire son allier. Personnellement, lors de ma formation, j’ai été confronté à un paradoxe apparent : la projection était présentée comme une erreur à bannir (et mes projections étaient sans aucune ambiguïté des erreurs) ; mais…

  • L’équipe de formation semblait faire également des projections qui, loin de créer les effets néfastes attendus, faisaient progresser la séance avec une efficacité redoutable.
  • D’autre part, je n’arrivais pas à faire de différence entre la nature d’une projection et celle d’une suggestion. Pour moi il s’agissait du même phénomène. Alors pourquoi sanctionner l’un et encenser l’autre?

Nous allons tout d’abord nous intéresser à la distinction entre « bonne » et « mauvaise » projection puis nous verrons comment limiter l’apparition des secondes tout en améliorant la qualité des premières. Au menu : utilisation de nos processus de traitement automatiques de l’information hors conscience, aussi appelé de manière moins pédante INTUITION.

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-LA MAITRISE POUR SEUL CHEMIN-
les bonnes et mauvaises projections

Alors, comment faire la différence alors entre une « bonne » et une « mauvaise » projection? Si seulement j’avais une formule à vous proposer pour immanquablement distinguer l’une de l’autre à l’avance! Mais il y a deux points clefs à partir desquels nous pouvons évaluer a posteriori une projection faite :

  • Quelle est l’intention derrière cette projection? Quel est l’objectif?
  • Quel est l’effet réel de cette projection?

Ainsi, une projection faite avec une intention en tête est… une suggestion! Et le problème de savoir si cette suggestion/projection est bonne revient à se demander si elle sert une cause, un objectif sain et si elle est efficace.

Et en la matière, il n’y a qu’un maitre mot : l’expérience. L’expérience permet de distinguer entre une « bonne » et une « mauvaise » projection. Son expérience d’abord, par essai-erreur (d’où l’intérêt de savoir repérer ses propres projections), mais aussi l’expérience des autres à travers l’imitation et l’utilisation de cadres conceptuels ayant fait leurs preuves.

Ces cadres conceptuels, dans la mesure où ils bénéficient d’un support de la méthode scientifique (tests cliniques notamment) permettent d’éviter des projections de processus lourdes, mais construire l’accompagnement à partir du client reste à mon sens la priorité.

Nous allons maintenant faire un focus particulier sur une méthode conçue spécialement pour éviter la projection de contenus, ce qui n’est pas nécessairement ce qui convient le mieux au thérapeute comme au client, mais qui a l’avantage de faire travailler la posture de non-projection.

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-POSTURE DE NON-PROJECTION : LE CLEAN LANGUAGE-

Quelle serait cette posture évitant la projection?

On peut commencer par utiliser les mots du client, c’est un bon début, garder l’intonation qu’il utilise, c’est encore mieux. Avec cela au moins, on ne trahit pas ce qu’il exprime, mais qu’en est-il de ce qui n’est pas exprimé oralement? Comment ratifier sans trahir le vécu de la personne? Encore une fois, n’importe quelle formation sérieuse enseigne que la ratification se fait sur de l’observable : du comportemental. Et s’agit-il d’une projection si en ratifiant des yeux mouillés, une voix chevrotante et une respiration saccadée je saute à la conclusion que mon interlocuteur vit une émotion? Non, bien sûr. Mais une séance ne se résume pas en une série de reformulations à l’identique et de ratifications, ça serait très probablement anti-thérapeutique! Il va falloir amener la personne à faire quelque chose d’autre avec son vécu interne que ce qu’elle n’a fait jusqu’à présent. Des centaines de méthodes existent pour cela, bien sûr, mais comme promis voyons comment une méthode peut modifier le vécu du client sans introduire de contenus.

Cette méthode, vous l’aurez compris, c’est le clean language. Dans cette technique, les contenus sont strictement ceux proposés par le client. Si je simplifie à l’extrême le principe de cette méthode, il s’agit de manipuler les contenus du client, principalement à travers des questions, pour explorer la structure de ces contenus (leurs relations) et amener le client à faire évoluer ses structures. Si l’on s’en tient à une simple projection de contenus, le clean language est une merveille de pureté, demandant du temps et des efforts pour arriver à une bonne maitrise, mais théoriquement irréprochable. Il me serait impossible de détailler ce sujet en quelques lignes sans trahir le projet que constitue le clean, je vais donc m’en garder…

Se pose par contre une question : sur quelle base le facilitateur (nom de l’intervenant dans le clean) choisit-il ses questions? Il y a nécessairement, de façon explicite ou non, une heuristique qui guide ce choix. J’ai du mal à croire qu’un pratiquant de cette discipline défende une utilisation aléatoire des questions! Ce choix des questions se base bien sur un modèle interne que l’on projette sur le client (projection de processus). En effet, si l’on « fait » quelque chose au cours d’une séance, cela suppose que l’on projette au moins nos aprioris du changement…

Nous allons voir maintenant voir que bien que relativement inévitable dans certains cas, la projection bien utilisée (de contenus comme de processus) peut se révéler un outil redoutable.

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-L’INTUITION THÉRAPEUTIQUE, CONTRE-TRANSFERT-

Une majorité de thérapeutes témoignent d’une part décisionnelle irrationnelle dans leurs interventions, nous pouvons décrire cette part là comme une intuition thérapeutique. Vous êtes avec votre client, en plein cœur de l’anamnèse, quand soudain… Pris d’inspiration, vous posez la question qui tue : montée d’émotion, insight, c’est là que se trouve la problématique que le client veut traiter. Qu’est-ce que cela si ce n’est une projection? Les éléments que votre interlocuteur vous donnait ne pointaient clairement pas dans cette direction, pourtant cette projection vous a permis de passer un cap dans la séance, mais aussi et surtout dans la relation.

Ce phénomène peut se déclarer d’une façon différente à travers l’analyse du contre-transfert. Pour résumer – au point de la caricature – cette notion, disons qu’il s’agit des comportements, émotions et cognitions d’origine inconsciente survenant en réaction au transfert du client. On pourrait dire si l’on tolère une bonne dose d’imprécision que le transfert du patient « veut » nous placer dans un certain rôle, un certain personnage, et que le contre-transfert est la mise en place des caractéristiques réactionnelles à la proposition de ce rôle (incarnation du rôle ou résistance). Le contre-transfert est d’origine inconsciente, mais le thérapeute peut repérer en lui les signes ce celui-ci. Une bonne connaissance de soi permet de faire la différence entre son propre transfert naturel (une belle projection) et le contre-transfert issu de la relation en cours. Cette analyse intuitive (quel rôle mon client essaye-t-il de me donner?) nous donne une information qu’il convient de vérifier, mais qui le cas échéant donne soit une composante de la problématique du client soit un levier d’action sur ce dernier.

Intéressons-nous un instant au phénomène que nous venons de voir à travers deux prismes différents. Tantôt dénigré par les uns comme une source d’égarement, tantôt encensé par les autres comme un accès (quasi?) spirituel à une vérité cachée, nous allons voir quels sont les fonctionnements sous-jacents, les risques et les opportunités de cette intuition. Mais avant cela…

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-QUELQUES EXPÉRIENCES-

Je vous propose quelques expériences pour vous rendre compte de la complexité des traitements qui ont lieu hors de notre conscience. Je précise que je me place ici dans une approche physicaliste de l’intuition.

Expérience 1 : Blindsight

Une atteinte au cortex visuel (la partie du cerveau se situant au-dessus de votre nuque), que ce soit par un trauma, un accident vasculaire cérébral (AVC), une tumeur ou autres, va potentiellement causer une cécité. Cette cécité est qualifiée de corticale puisque les yeux et les voies nerveuses restent fonctionnelles, mais la partie du cerveau chargée de l’analyse d’image et qui est nécessaire pour avoir un accès conscient à la vue est endommagée. Les patients atteints de ce handicap présentent une particularité étonnante : le Blindsight (littéralement vision aveugle). Ces patients n’ont aucune expérience visuelle, ils sont aveugles. Pourtant, lorsqu’on leur demande de se déplacer dans un environnement avec des obstacles (comme un couloir d’hôpital par exemple), ils les évitent spontanément. Quand ils sont questionnés sur la raison de leur choix de parcours, ils ne peuvent donner une raison d’avoir préféré cette trajectoire plutôt qu’une autre. L’étude de ces patients a permis de comprendre que d’autres aires cérébrales (autre que le cortex visuel) effectuent des traitements d’images sophistiqués en dehors de la conscience. Ce sont notamment des structures appartenant au système limbique, particulièrement impliquées dans les processus émotionnels, la mémoire et d’autres processus peu accessibles à la volonté.

Expérience 2 : Priming sensorimoteur

Je consacrerais un article à ce sujet, mais pour l’heure, restons bref. Le priming consiste à présenter un stimulus subliminal avant de demander au sujet de l’expérience de faire une tâche chronométrée. Je ne détaillerais pas ici les techniques permettant de réaliser cela, je vais simplement illustrer une expérience type de priming. Le sujet regarde un écran, il sait qu’une flèche va apparaitre sur l’écran et qu’il devra appuyer sur le bouton de droite si elle pointe à droite et à gauche si elle pointe à gauche. Sans stimulus subliminal, le sujet réalise cette tâche avec un certain temps (le temps de voir la flèche, d’analyser le sens et de réaliser le mouvement d’appui sur le bouton qui convient). Lorsque l’on fait précéder la flèche de la tâche par une image subliminale identique, le temps de réponse est diminué : c’est ce que l’on appelle le priming ou en français l’amorçage. Inversement, si l’image subliminale montre une flèche pointant dans le sens opposé, le temps de réponse va augmenter. Cette expérience montre que des indices inaccessibles à la conscience sont pris en compte, traités, et influencent nos réactions.

Expérience 3 : Priming sémantique

On peut se dire qu’au fond, l’expérience précédente ne concerne qu’un choix simple, proche du réflexe sensorimoteur. Mais il existe des expériences plus élaborées où la réponse attendue concerne le sens des mots. Par exemple, une tâche peut être d’indiquer si le mot qui apparaît correspond à un oiseau ou pas (un bouton pour oui, un bouton pour non). De façon surprenante, l’amorçage fonctionne également! Si le stimulus subliminal et le stimulus de test sont compatibles (deux noms d’oiseaux ou deux noms d’objets non-oiseaux) le temps de réponse est réduit. Dans ce cas, il est important de noter que l’amorçage ne fonctionne qu’avec des noms d’oiseaux que le sujet connaît, évidemment… Ce type d’expériences nous montre qu’il y a des traitements de l’information se déroulant hors de notre conscience pour des tâches d’analyse très complexes.

Je ne présente que trois exemples ici, l’objectif n’est pas de faire un catalogue… Mais de toute façon, quel rapport avec l’intuition me direz-vous? Ce que montrent ces expériences à des niveaux différents, c’est que nos choix sont (au moins partiellement) influencés par un grand nombre de traitements inconscients. A partir de là, il est possible d’argumenter que l’intuition serait l’affleurement à la conscience d’un condensé de ces traitements. C’est précisément ce que nous allons faire maintenant…

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-INTUITION ET HEURISTIQUES CACHÉES-

Des expériences proposées précédemment, certains voudront extrapoler hâtivement à un inconscient personnifié « qui sait plus que vous ne savez que vous savez », plein de bienveillance et d’intentions positives. Ce que nous allons voir dans cette section, c’est que c’est sans doute plus complexe et nuancé que ça. Mais en regardant d’un peu plus près ces fonctionnements, nous pourrons tirer quelques enseignements quant à l’utilisation de ces facultés intuitives.

Le premier point que j’aimerais aborder et qui conditionne énormément la qualité de l’intuition concerne les heuristiques cachées. Avant de se demander en quoi elles sont cachées, qu’est-ce qu’une heuristique? Il s’agit d’une règle, d’une méthode ayant un objectif avant tout pratique. Les heuristiques peuvent être fausses, mais mènent rapidement vers un résultat. Ce sont ces heuristiques qui nous permettent de faire des choix relativement simples dans la vie de tous les jours qui seraient simplement impossibles à résoudre de façon rigoureuse et analytique. Exemple d’heuristique personnelle : quand j’achète des avocats (les fruits), je tâte la partie supérieure et je ne sélectionne que ceux qui sont suffisamment mous. Ce processus de sélection ne permet clairement pas de sélectionner de façon parfaite les « bons » avocats à tous les coups : je me retrouve avec des avocats trop ou pas assez mûrs de temps à autre et j’écarte certains avocats qui auraient fait l’affaire. Mais l’avantage de l’heuristique, c’est qu’elle permet d’arriver à un résultat approché (ici meilleur que le hasard) très rapidement et avec des moyens limités.

Revenons à nos heuristiques cachées… Il s’agit donc de règles que nous utilisons pour réaliser nos choix mais sans en avoir conscience ou de façon assez partielle et grossière. Ces heuristiques ont surtout été étudiées par la psychologie des biais cognitifs et l’économie comportementale. Je vous recommande ce TED talk en français et celui-ci de Dan Ariely. Ils présentent quelques exemples de problèmes liés à ces heuristiques cachées. Il y a trois raisons pour lesquelles ces heuristiques peuvent être dysfonctionnelles :

  1. L’heuristique a été développée pour un certain contexte et elle est utilisée dans un contexte différent, ce qui la rend inefficace ou contre-productive.
  2. Nous accordons trop de confiance au résultat de l’heuristique, c’est à dire plus que ce qu’elle permet effectivement de savoir.
  3. Différentes heuristiques peuvent entrer en conflit de façon imprédictible.

Sachant cela, et étant donné que de nombreuses heuristiques sont tirées de notre évolution en tant qu’espèce, on s’imagine sans mal les intuitions problématiques et les choix irrationnels qui découlent de (1). En effet, avec un contexte très différent comparé aux précédents millénaires, l’intuition peut mener à sa propre perte.

Ceci dit, il y a un type de contexte qui a peu évolué depuis nos tribus primitives d’homo sapiens : nos rapports sociaux basiques. Certes les relations entre personnes ont évolué drastiquement, les modèles culturels et sociaux également, mais nous avons toujours besoin d’être consolés quand nous sommes triste, encouragé dans la difficulté, félicité lors de nos victoires, d’avoir une utilité dans le groupe, de retourner un service, etc. Et de nombreuses intuitions interpersonnelles sont parfaitement valides aujourd’hui, il n’y a qu’à voir pour cela les comportements sociaux des très jeunes enfants.

Pour résumer cette partie, disons simplement que nous avons de bonnes raisons de nous méfier de notre intuition, mais qu’en ce qui concerne les relations humaines ce savoir instinctif reste en grande partie valide. Je mettrais néanmoins une réserve : les apprentissages au cours de la vie peuvent moduler l’expression de cette faculté, pour le meilleur ou pour le pire et c’est ce que nous allons voir maintenant.

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-INTUITION, APPRENTISSAGES ET MODÈLES BAYÉSIENS-

Au-delà des heuristiques « instinctives » avec lesquelles nous naissons, nous en acquerrons tout au long de notre vie par apprentissage. Il existe plusieurs types d’apprentissages que nous ne détaillerons pas ici, mais deux types nous intéressent particulièrement :

  • Le conditionnement opérant (aussi dit de type 2) et l’apprentissage social de Bandura qui correspondent à un type d’apprentissage optimisant la décision.
  • L’entrainement d’un modèle prédictif implicite, qui est un type d’apprentissage optimisant la prédiction comme son nom l’indique.

Commençons par le conditionnement opérant. Ce type d’apprentissage a été proposé par Thorndike (1898) et développé par Skinner par la suite. Ce type de conditionnement consiste à sélectionner les comportements qui mènent aux meilleures récompenses. On peut le voir à l’œuvre dans le processus d’essai-erreur avec un ajustement de nos actions au fur et à mesure que l’on intègre leurs conséquences. Mais là où je voudrais insister, c’est qu’il n’y a pas besoin de « comprendre » pour intégrer un apprentissage de ce type, cela peut se passer entièrement à l’insu de la conscience. On retrouve ces apprentissages « hors conscience » (apprentissages procéduraux) notamment dans les activités manuelles où l’explication d’une technique ne suffit pas, il faut s’entrainer pour parfaire le geste. Cela suppose deux points cruciaux pour entrainer correctement cette « intuition pratique », ce modèle implicite de décision : tout d’abord cela demande d’explorer suffisamment de variations comportementales. En effet, si vous voulez optimiser un trajet entre chez vous et votre lieu de travail, il va falloir explorer plusieurs chemins. Dans tous les cas vous ne choisirez que le meilleur chemin parmi ceux que vous avez explorés, ce qui peut conduire à un trajet sous-optimal. Le deuxième point important pour un bon apprentissage peut paraître trivial : il s’agit d’avoir une mesure de la récompense suite à la réponse comportementale. Dans notre exemple, cela signifie qu’il faut que je sois capable de dire qu’un chemin est « meilleur » qu’un autre (parce qu’il est plus court, parce qu’il est moins fatigant, parce que le paysage est plus joli, parce qu’il y a une boulangerie sur le passage, etc.). En réalité, le choix de cette mesure est rarement conscient et rarement stable dans le temps, ce qui peut conduire encore une fois à une solution sous-optimale.

Il y a un deuxième type d’apprentissage menant à une intuition décisionnelle. Le modèle de Bandura (1969-1977) élargie le modèle de Thorndike et Skinner : l’environnement sélectionne le comportement le plus adapté, mais l’environnement peut être sélectionné par l’individu. Sans rentrer dans un exposé de ce modèle, disons simplement qu’à partir de cette relation réciproque va émerger un autre type d’apprentissage inconscient : l’apprentissage par imitation. Ainsi, au cours de notre histoire nous emmagasinons un répertoire de réactions empruntées à notre environnement (famille, amis, etc.) que nous réutilisons du fait de leur efficacité attendue. Par exemple le petit Paul voit que son grand frère – qui n’a pas eu ce qu’il demandait – fait un caprice et obtient ainsi l’objet de sa demande. Paul va pouvoir utiliser cette stratégie lorsque le moment viendra puisqu’il sait qu’elle a fonctionné pour son frère dans les mêmes conditions. La beauté de ce mécanisme c’est qu’au moment de l’utilisation de cette réaction apprise, on ne se rend pas compte de son origine (en tout cas, la plupart du temps). Pour en revenir à une utilisation de ce mécanisme dans un cadre thérapeutique, nous voyons donc que notre « intuition décisionnelle » va être limitée par notre répertoire de réactions. Avoir grandi dans un milieu où nos proches savent gérer leurs émotions, leur rapport aux autres, etc. est sans doute un avantage, mais c’est pour ma part en étant formé par des superviseurs compétents et variés que cet apprentissage a été le plus mis à contribution. Modéliser les thérapeutes qui nous inspirent est une application directe de ce type d’apprentissage et s’achève en s’appropriant le répertoire technique de ces derniers de façon naturelle : de façon intuitive.

Passons maintenant à un second type d’intuition, l’intuition non pas décisionnelle (que faire maintenant?) mais prédictive (que va-t-il se passer?). Les modèles bayésiens décrivent particulièrement bien ces fonctions prédictives. Un modèle bayésien fonctionne en associant des éléments (pour nous des évènements) en fonction de la probabilité que l’un survienne à la suite de l’autre. Par exemple, on associe pluie et sol mouillé de sorte que quand il pleut nous pouvons prédire que le sol va être mouillé avec une certaine probabilité et quand le sol est mouillé nous pouvons évaluer avec une certaine probabilité qu’il a plu. Ces modèles nous permettent de comprendre notre environnement, non seulement mentalement, mais aussi de façon viscérale. En effet, s’il y a de la peur en effectuant un trajet de nuit dans certains quartiers, c’est bien qu’il y a une attente, une certaine probabilité (réaliste ou non) qu’il se passe quelque chose. Or, ces calculs de probabilités s’effectuent hors de notre contrôle conscient et reposent sur notre vécu biographique. Plus deux évènements auront été vus en séquence, plus notre modèle prédira le second en voyant le premier. Et cela d’autant plus que la trace mnésique des deux évènements est forte. Cela se passe lorsqu’il y a de fréquentes répétitions et/ou lorsque le(s) souvenir(s) portent une empreinte émotionnelle intense. Je vous conseille ce TED talk de Dan Gilbert qui illustre à quel point ces modèles prédictifs implicites sont mal adaptés à notre mode de consommation de l’information et les conséquences qui suivent (ça parle aussi d’heuristiques cachées, c’est du 2 en 1)… Pour ne prendre qu’un exemple de cette conférence, les médias de masse nous montrent des faits divers impressionnants (anxiogènes surtout), et de façon très régulière (généralement une à plusieurs fois par jour!). Cette surexposition à ce type de contenu biaise nos modèles internes, ce qui fait que l’on se fait une image du monde qui n’est pas fidèle à la réalité, on surévalue la dangerosité (en termes de nombre de décès) des requins, des attaques terroristes, des accidents d’avion, etc. Et nous sous-estimons la dangerosité des chevaux, des maltraitances domestiques, des accidents de voiture, etc. On retrouve le même principe poussé à l’extrême dans les mouvements sectaires où le contrôle de l’information conduit des individus à adhérer à des croyances délirantes et nocives comme la dangerosité de la médecine moderne (transfusions sanguines, vaccins, antibiotiques, etc.) avec bien souvent un substitut mercantile à proposer (prière, pierres, énergétique, homéopathie, etc.). Ce qui ne veut pas dire que la médecine moderne ne puisse pas être parfois dangereuse ou que les substituts ne possèdent aucun avantage, mais que le jugement des personnes endoctrinées est biaisé. Puisque nous y sommes, soulignons que ces personnes ne sont pas stupides, elles ne sont pas folles, elles ont simplement été prises dans une structure exploitant le fonctionnement naturel de notre esprit. C’est triste, mais il existe des solutions, notamment avoir des bases en épistémologie (qu’est-ce qui vous fait dire que vous savez ce que vous savez?) et un minimum d’information concernant le fonctionnement de notre esprit. Pour revenir à notre sujet, pour entrainer correctement notre intuition prédictive, le seul chemin que je connaisse, c’est l’expérience. Passer du temps avec des personnes très différentes, leur porter une grande attention, les voir dans des états variés.

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-ENCORE UNE CONCLUSION INTERMÉDIAIRE-

Nous avons commencé cette partie par une réflexion sur un distinguo entre projection aidantes et nocives, nous avons vu une posture/méthode permettant de limiter drastiquement les projections de contenus puis nous avons introduit ce que nous entendions par intuition thérapeutique et avons vu sa présence au sein du contre-transfert. Nous avons continué notre exploration en constatant via trois expériences l’extrême sophistication des traitements inconscients. Ces constats en tête, nous avons abordé un type de traitement inconscient au cœur de nos choix : les heuristiques cachées. Après avoir mis en garde contre une foi aveugle dans ces heuristiques, nous avons soulignés la relative pertinence de celles-ci dans les rapports humains. C’est alors que nous nous sommes tournés vers les moyens d’entrainement de cette intuition à travers deux axes : l’intuition décisionnelle et l’intuition prédictive.

Dans cet article j’ai voulu fournir quelques clefs au thérapeute ou au curieux que vous êtes concernant la projection. Dans le prochain et dernier article sur la projection, nous aborderons la gestion de la projection proposée par le client : comment s’en servir pour se mettre à son service. Tout un programme qui vous attend dans la projection : de l’erreur du débutant aux applications thérapeutiques (3).

En attendant la suite, venez échanger dans les commentaires. Avez-vous des expériences d’intuition thérapeutique? Partagez! Et d’ici là, bien sûr, portez-vous bien.

Clément

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-SOURCES-

  • « Heuristics and Biases – the psychology of intuitive jugement », T.Gilovichn, D.Griffin, D.Kahneman (2002), Cambridge Universit Press
  • « Inside Intuition », E.Sadler-Smith (2008)
  • Neely, J. H. (1977). Semantic priming and retrieval from lexical memory: Roles of inhibitionless spreading activation and limited-capacity attention. Journal of Experimental Psychology: General, 106(3), 226-254
  • « Blindsight: A case study and implications », L Weiskrantz (1986), Oxford University Press

  • « Bayesian cognitive madeling – a practical course », M.D.Lee, E-J.Wagnmakers (2013), Cambridge Universit Press
  • Guide clinique de thérapie comportementale et cognitive – RETZ – 2011

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CC

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