La projection : de l’erreur du débutant aux applications thérapeutiques (1)

projection

-INTRODUCTION-

Bienvenue dans cette série de trois articles dont le thème central est la projection. En guise d’entrée en matière je vous propose une première expérience :

Vous regardez cet écran, il est lumineux et vous lisez ces symboles sombres qui forment des mots tout en comprenant que ce texte fait référence à lui-même.

Vous pouvez à présent noter dans un coin de votre esprit votre ressenti après lecture.

Vous êtes assis, il y a des enfants qui font du bruit autour de vous, vous portez un pull bleu qui est un peu trop grand et la neige tombe dehors.

Vous pouvez comparer l’effet des deux passages. Le premier semble assez immunisé à la critique, le second en revanche a de grandes chances d’être en rupture avec votre expérience immédiate lors de la lecture. De façon courante, nous dirions que dans le second passage j’effectue une projection. Mais force est de constater que cette notion de projection recouvre des sens multiples et parfois contradictoires. Souvent présentée comme une erreur aux étudiants, outil fondamental de travail dans certaines approches, ce concept conduit bien souvent le débutant à des paradoxes qu’il ne pourra souvent dépasser que plus tard avec l’expérience.

Je vous propose donc de faire un tour d’horizon de la projection : de s’intéresser à ce qu’elle signifiait à l’origine, puis à travers critiques et validations aboutir à une proposition de définition qui approche l’utilisation courante de ce terme. Nous verrons les effets néfastes de la projection non maitrisée avant de dédier un article à l’utilisation de l’intuition / contre-transfert dans les séances avec ce que cela représente en termes de risques et d’opportunités. Nous terminerons cette série avec un article centré sur l’utilisation des surfaces projectives en thérapie.

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-UNE PREMIÈRE DÉFINITION-

Historiquement, la projection a été principalement développée au sein des mouvements psychanalytiques. Dès les prémisses, S. Freud développe une idée que l’on peut tracer jusqu’au siècle des lumières : Ce que l’on ne peut accepter en soi (pensées, sentiments, motivations, etc.), l’esprit le place à l’extérieur et il est ainsi attribué à quelqu’un d’autre. Cette idée sera ensuite enrichie et développée par toute une série de célèbres psychanalystes comme K. Abraham, A. Freud, M. Klein, K. Jung… N’étant pas expert de ce courant, tenons-nous-en là pour les perspectives historiques.

Si l’on se place dans le cadre théorique de la psychanalyse on peut alors définir la projection comme un mécanisme de défense visant à protéger l’Ego de contenus refoulés et dont le principal ressort est d’attribuer ces contenus au monde extérieur.

Prenons quelques exemples :

a. Dans un couple, un des membres développe un désir extraconjugal qui ne peut être accepté par l’Ego pour tout un tas de raisons (éducation, modèle social, représentations du couple, conséquences attendues, etc.). Ce désir va donc être refoulé. Une projection type dans ce cas-ci pourrait être que cette personne ce mette à être jaloux en croyant que son/sa partenaire nourrit le même désir. Ce qui en résumé donne : A a le désir de tromper B, mais comme A ne peut accepter cette idée, A attribue ce désir à B (B veut me tromper!), ce qui pousse A à devenir jaloux.

b. Une personne qui est en insécurité vis-à-vis de sa valeur personnelle pourrait refouler celle-ci (ce qui peut se traduire par une compensation : elle fait tout pour se donner de la valeur). La projection dans ce cas consisterait à attribuer une faible valeur aux personnes de l’entourage. Le contenu « je ne vaux rien », dans cet exemple, est inacceptable et la projection donne : « ils ne valent rien ».

Il est à noter que cela se passe en dehors de la conscience : c’est le propre du refoulement.

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-CRITIQUES-

Après cette première définition, nous pouvons d’ores et déjà nuancer et mettre en garde contre une dérive liée à l’utilisation abusive de ce concept. Tout d’abord, le concept de refoulement ne bénéficie pas de l’appui des recherches scientifiques et a donc un statut de proposition philosophique sur la nature de l’esprit sujette à argumentation (je nuance cela dans le point suivant). Ensuite, comme beaucoup de propositions issues de la psychanalyse, il est facile d’utiliser abusivement le concept de projection ; petit exemple :

A : « Je te trouve un peu agressif aujourd’hui. »
B : « Ha! Tu projettes ton agressivité sur moi, en fait c’est toi qui es agressif, pas moi! »
A : « J’ai pas l’impression d’être très agressif… »
B : « Mais c’est parce que tu refoules ton agressivité! C’est pour ça que tu me vois agressif! »

Il est facile de se représenter qu’avec ce type de procédé, on peut retourner toutes les remarques qui nous sont faites vers l’expéditeur : un moyen exceptionnel pour se couper des autres et prendre une position de supériorité (one-up ou position haute).

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-VALIDATIONS-

Au-delà des critiques et des mises en garde que l’on peut mettre en lumière, quelques études permettent de valider certaines idées sous-jacentes à la notion de projection.

La première validation vient de l’étude d’un biais cognitif appelé « Effet de faux consensus ». Ce biais consiste « à surestimer le degré d’accord que les autres ont avec nous (dans leurs opinions, leurs croyances, les préférences, les valeurs et les habitudes). C’est aussi la tendance égocentrique à estimer le comportement d’autrui à partir de notre propre comportement » (Wikipédia). Les études concernant ce biais cognitif valident l’attribution de contenus internes aux autres, mais diffèrent notablement de la définition précédente : ces contenus ne sont pas nécessairement refoulés.

La seconde validation vient quant à elle des études sur l’inhibition de pensées. On connaît aussi ces résultats sous le nom d’effet rebond. Ici, quand un sujet inhibe volontairement une pensée, cette pensée revient plus fortement après inhibition (ce qui arrive nécessairement, par distraction ou épuisement). Cet effet est très simplement expliqué par des effets d’amorçage : pour bloquer un contenu psychique, il faut pouvoir comparer les contenus à évaluer avec une référence. Cette référence, c’est justement le contenu à bloquer tel que le sujet le conçoit. L’activation de ce contenu de référence dans le réseau sémantique va le rendre très accessible au réseau de saillance. Si les contenus externes ne sont pas bloqués (l’inhibition porte sur soi : on bloque « JE suis faible » mais pas « TU es faible ») alors on va remarquer plus facilement chez les autres ce que l’on tente de réprimer, c’est-à-dire que notre attention va être plus facilement attirée par ces contenus inhibés.

Une dernière validation provient des études faites à partir de modèles cognitifs bayésiens, mais nous développerons ce point dans les prochains articles.

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-UNE DÉFINITION PLUS LARGE-

A partir des éléments validés par la méthode scientifique et de l’usage « courant » (dans le milieu de l’accompagnement du moins) du mot projection, nous pouvons établir la définition suivante :

La projection est l’attribution ou la surestimation chez autrui de contenus psychiques d’une part et de modes de fonctionnement d’autre part sans toutefois disposer d’indices comportementaux suffisants pour les inférer.

Cette définition est loin d’être parfaite, rien n’indique par exemple ce que l’on considère comme « suffisant » en termes d’indices comportementaux pour différencier la déduction de la projection. Mais pour tout imparfaite qu’elle soit, elle est suffisamment flexible pour coller à l’utilisation concrète qui en est faite dans notre milieu.

Voyons un instant les conséquences d’une telle définition. Premièrement, elle établit un continuum entre d’une part la projection « pure » où l’on attribue un contenu psychique ou un fonctionnement à un interlocuteur de façon erronée et la déduction de bon droit d’autre part. Personnellement, j’ai tendance à considérer que l’on est dans la projection lorsque l’on n’est pas en mesure de répondre honnêtement à la question : « Qu’est-ce qui te fait dire que j’exprime X » avec X le contenu psychique en question. (Ou son équivalent en termes de processus : « Qu’est-ce qui te fait dire que je fonctionne de telle manière? »). Ensuite, ici, la projection n’est pas nécessairement fondée sur l’attribution de contenus personnels refoulés. Il s’agit plutôt d’un laxisme trop important de notre procédure d’inférence. Pour finir, cette définition propose comme objets de la projection à la fois les contenus psychiques et les modes de fonctionnement ; ou pour utiliser un terme plus parlant : les théories de l’esprit. Les théories de l’esprit sont les modèles heuristiques qui gèrent nos attentes vis-à-vis du fonctionnement interne de nos pairs. C’est-à-dire que l’on peut non seulement qualifier de projection ce type de comportement :

Client  (absorbé dans une scène imaginaire) : « et là je suis en train de jouer avec mes jouets d’enfance »
Thérapeute projectif : « Vous êtes en train de jouer avec vos petites voitures de quand vous étiez enfant… »

Où l’on attribue le contenu « petites voiture » qui n’est peut-être pas ce que vit le client à ce moment-là. Mais il y a projection également pour ce type de comportement :

Client : « D’un côté je veux vraiment faire du sport, je sais que c’est bon pour moi, mais d’un autre côté c’est tellement plus simple de rester devant la télé et regarder un épisode de ma série préférée »
Thérapeute projectif : « Oui, vous avez un enfant intérieur blessé qui vous empêche de faire du sport »
C : « Heu… C’est-à-dire? Ce que je veux dire c’est que je me sens un peu comme coupé en deux… »
T : « En fait, votre manque de volonté vient du fait qu’à 6 ans vous avez vécu un traumatisme que vous avez oublié et ça vous a laissé un enfant intérieur blessé, là au niveau du cœur. »

Les exemples sont caricaturaux, mais ici vous pouvez constater que le « thérapeute » tente de faire rentrer son client dans une théorie contre l’adhésion de ce dernier.

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-EFFETS NÉFASTES DE LA PROJECTION-
l’erreur fatale du débutant

Suite aux exemples précédents vous avez pu entrevoir les différents problèmes que posent les projections dans le cadre d’une relation d’accompagnement. Nous allons détailler ici les principaux effets néfastes de la projection.

Tout d’abord, dans un contexte « normal », du fait de l’incompatibilité entre la proposition faite et ce que le client peut observer en lui-même, la projection va générer de l’opposition. Cette opposition va le plus probablement rompre la relation avec une perte de confiance dans le thérapeute (« Il dit n’importe quoi », « Il ne me comprend pas », etc.). Mais en plus cette incompatibilité attire (ou ramène) l’attention, ce qui est d’autant plus problématique lorsque l’on utilise une technique reposant sur l’absorption. Dans l’exemple précédent avec le client absorbé dans une scène imaginaire, le fait qu’il ne voit pas de petite voiture lorsque le thérapeute projette va selon toute probabilité perturber l’imagination si ça ne le sort pas immédiatement de son imaginaire.

Ensuite, si le contexte est propice, avec une grande suggestibilité notamment, la projection va être acceptée par le client et le contenu proposé va être généré de toutes pièces. Dans l’exemple précédent, le client modifierait son imaginaire pour inclure des petites voitures et pourrait créer assez facilement un faux souvenir à ce propos. C’est à mon sens le plus gros problème et le plus sournois, parce que ni le thérapeute ni le client ne s’en rendent compte.

Un cas particulier d’introjection (c’est à dire, ici, une projection acceptée) concerne les heuristiques thérapeutiques que nous utilisons. Là nous touchons à un problème malheureusement trop répandu dans notre profession. Le thérapeute se forme à un courant de thérapie, apprend des heuristiques thérapeutiques, c’est-à-dire des techniques, des méthodes, des savoir-faire. Mais alors deux drames peuvent se produire : (1) le thérapeute transforme les heuristiques en ontologies et (2) il dogmatise sa pratique et tente d’appliquer la même recette indépendamment du client.

(1) Ce que je veux dire par là, c’est que le thérapeute passe d’une vue de l’esprit, d’un modèle, d’une conception hypothétique avant tout pratique et opératoire à une conception descriptive, réelle, concrète. Dans l’exemple précédent où le thérapeute propose un travail sur un « enfant intérieur », le risque c’est de se dire qu’il y a vraiment l’objet « enfant intérieur » qui existe indépendamment du fait qu’on l’ait suggéré.

(2) Par dogmatisme, je veux bien sûr parler de cette pratique très rassurante qui vise à se dire que l’on a tout compris au fonctionnement de l’esprit humain et que l’on a trouvé LA recette pour résoudre tous les problèmes du monde.

Ces deux drames conduisent certains thérapeutes à projeter des heuristiques thérapeutiques ou des grilles de lecture (sous-personnalités, PAE dans analyse transactionnelle, topiques Freudiennes, etc.) et lorsque ces grilles de lecture sont introjectées par le client, elles forment une prison. Bien souvent les heuristiques thérapeutiques ne sont pas conçues pour être pérennisés (par ex : on dissocie le client pour la séance mais on ne pérennise pas la dissociation) ni pour être intégrées à la vie sociale du client (par ex : introjection de croyances « spirituelles » pour une personne dont le cercle social est matérialiste, ou inversement d’ailleurs). Autant dire que cela a des conséquences bien réelles et parfois fâcheuses pour les personnes que nous sommes sensés aider…

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-CONCLUSION INTERMÉDIAIRE-

Dans cette première partie, j’ai exposé les bases de la projection : un bref rappel des origines suivi d’une critique et de certaines validations qui ont permis de proposer une définition certes personnelle, mais qui colle à la fois mieux à l’usage du terme et aux éléments fournis par la recherche actuellement. Nous terminons cette partie en voyant les effets désastreux que peuvent engendrer les projections effectuées par le thérapeute. Rappelons au passage qu’une formation solide et une bonne supervision sont les meilleurs garde-fous en la matière. Le tableau dépeint peut paraître sombre, mais les deux parties suivantes permettront de combler les deux grands vides laissés par cet article :

  • Y a-t-il de bonnes projections? Comment se servir de ce mécanisme de façon productive?
  • Que faire des projections que font nos clients? Comment les utiliser pour les aider?

En attendant la suite, venez échanger dans les commentaires, partagez vos expériences de projection! Et d’ici là, portez-vous bien.

Clément

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-SOURCES-

  • « A new look at defensive projection: Thought suppression, accessibility, and biased person perception.  » Newman, Leonard S. Duff, Kimberley J. Baumeister, Roy F.
  • « Freudian Defense Mechanisms and Empirical Findings in Modern Social Psychology: Reaction Formation, Projection, Displacement, Undoing, Isolation, Sublimation, and Denial » Roy F. Baumeister, Karen Dale, and Kristin L. Sommer
  • Wade, Tavris « Psychology » Sixth Edition Prentice Hall 2000
  • Wegner, Daniel M., Schneider, David J., Carter, S.R. III, & White, T.L., « Paradoxical effects of thought suppression », Journal of Personality and Social Psychology, 1987, 53, 636-647
  • Elizabeth F. Loftus, « Creating False Memories », Scientific American, Vol. 277, No. 3 (SEPTEMBER 1997), pp. 70-75

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CC
Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

2 Replies to “La projection : de l’erreur du débutant aux applications thérapeutiques (1)”

  1. Merci pour ce super article qui rappelle une des bases de la pratique hypnotique et thérapeutique, au combien importante et que je n’avais pas encore eu dans des termes aussi clairs et bien résumés !
    Et ça me fait me demander si une des grosses difficultés durant un accompagnement hypnotique ne serait pas de savoir rester suffisamment global dans les moments correspondant à une phase de processus de travail, de protocole, pour que le sujet se l’approprie, et de savoir à quel moment être projectif pour enclencher la phase suivante qui doit pouvoir entrer dans la logique du sujet et de la thérapie?

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Anaïs,
      Ta remarque est très juste à mon avis.
      Les procédures de changement que l’on utilise visent à faire évoluer les contenus et processus internes du client. Or, si ces procédures ne sont pas en lien avec le vécu du client, elles fonctionnent « dans le vide » à mon avis. On peut voir ça par exemple avec les sous-modalités, si la description ne colle pas avec le vécu subjectif de la personne, tu as beau modifier la sous-modalité, tu n’altères pas le vécu interne…
      Et pour revenir à ce que tu proposais, être vague permet au client de projeter ses propres contenus au sein de la structure de changement que l’on propose. Je mettrais simplement en garde contre une utilisation systématique du « artfully vague ». En effet, selon le style cognitif du client, ils vont plus ou moins avoir besoin de précision. Encore une fois, s’adapter à la personne!

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